Qui se cache derrière Danny Brown ?

Qui se cache derrière Danny Brown ?

Rappeur atypique, dans l’ombre depuis des années et présent sur tous les fronts à la fois, Daniel Sewell, plus connu de son scène Danny Brown, est né le 16 mars 1981 dans la pauvreté et la misère de Detroit. L’artiste a une approche différente de tout ce que vous avez pu entendre dans le paysage musical américain mais son efficacité est certaine. Alors qu’il a déjà dépassé les 30 ans, Danny Brown n’a jamais connu de véritable année de gloire. Pourtant, les critiques l’encensent et son dernier album en date, XXX, sorti en 2011, a reçu toutes les éloges des magazines les plus importants de la sphère rap de l’autre côté de l’Atlantique. Au mois de juillet, il est même passé par Paris mais nous n’avons malheureusement pas pu assister à la perf’ du bonhomme. Retour en plusieurs points sur ce qui fait de lui un rappeur unique et passionnant.

Son enfance dans la misère de Detroit
Naître et grandir à Detroit paisiblement, c’est mission quasi-impossible. L’an dernier, un Enquête Exclusive y était totalement dédié, vous devriez pouvoir le retrouver sur la toile si vous êtes intéressé. Quand on sait que les parents du petit Danny avaient 16 et 18 ans lors de sa naissance, on se dit rapidement que sa vie ne sera pas facile et que rien ne sera gagné d’avance. La rue ne pardonne pas là-bas et se faire buter pour une paire de lunette d’une valeur de 100 dollars n’est pas rare, du coup il faut faire attention à ce que l’on porte et essayer de survivre comme on peut afin de s’en sortir. Mais, finalement la jeunesse de ses parents est vite devenue une force pour Daniel. Son père était un passionné de hip-hop et sa mère était DJ. Dès son plus jeune âge, Danny Brown est bercé par le rap et la musique en général, ce qui représente pour lui l’héritage le plus important que ses parents lui ont légués. Ils sont également les premiers à l’avoir pousser à commencer la musique. Vu l’enfer ambiant de Detroit, son père et sa mère faisaient très attention à ce qu’il ne sorte pas trop de la casa en lui achetant toute sorte de jeux. Mais comme vous le savez, garder un gamin enfermé alors que tous les potes sont dehors, c’est un vrai combat. En se frottant à la rue très jeune, le petit va vite tomber nez à nez avec des dealeurs, des flingues et toutes sortes de commerces illégaux. Bref, tout ce qui tourne autour de l’argent et de la guerre des gangs version américaine. Du coup, dès qu’il allait à l’est de la ville, il se faisait tabasser par des plus grands que lui qui ne voulaient pas le voir traîner chez eux. Les gamins de l’ouest étaient les plus swags de tous. Au contraire, à l’est, c’était vraiment dirty comme on dit. Le Detroit crade dont tout le monde a déjà entendu parler. Toutefois, les mecs là-bas étaient plein de thunes qu’ils aimaient dépenser dans les guedros, les flingues et les chaînes bien brillantes made in America plus grosses les unes que les autres. Real Gangster Shit.
Danny Brown n’a jamais eu besoin d’apprendre à rapper. Dès sa naissance, il savait rapper. En réalité, c’est sa mère qui lui a involontairement appris les schémas de rimes basiques en lui lisant chaque soir des recueils de poèmes du Dr. Seuss, poète américain connus pour avoir écrit de nombreux vers pour enfants. Le petit Daniel adorait et harcelait sans cesse sa mum’ afin qu’elle les lui répète en boucle. De ce fait, dans son enfance, il parlait en rimant naturellement. Mais ce n’est que sur le tard qu’il se découvre réellement une vocation de « poète urbain ». Les premiers raps que Danny écrivit remontent au CE2, c’est dire à quel point, tout jeune il était déjà dans le bain. Quand il est arrivé au lycée, il savait déjà comment structurer un morceau et tout ce qui en suit. Autrement dit, il avait un temps d’avance. Ce qui lui faisait beaucoup défaut à cette époque, c’est qu’il ne savait pas être lui-même, affirmer son style et sa personnalité quoi. A ce moment-là, il s’appelait encore Dee Luciano et son rap était loin d’être ce qu’il est aujourd’hui.

Découverte du rap, ses classiques et influences
Quand il était encore tout petit et que sa mère attendait son petit frère, c’est son cousin qui venait le chercher après l’école. Un jour, alors qu’il pleuvait à verse, son cousin avait un vinyle avec lui. Pour ne pas l’abimer sous la pluie, ils ont donc couru jusque chez lui. Une fois arrivé à la baraque, Danny et son cousin sont descendus dans le sous-sol afin de brancher le son et s’en mettre plein les oreilles. Il s’agissait du single Radio de LL Cool J. Premier morceau de rap à traverser les oreilles de Daniel et première claque. Après quelques mesures seulement, Danny Brown savait ce qu’il voulait devenir : un rappeur. Son cousin grilla un joint et le défendit de toucher à son précieux sésame. Evidemment, il désobéit et se mit à retourner le bordel dans tous les sens.
Lorsque son père pouvait, il venait lui aussi le récup’ à la sortie de l’école. Sa voiture était toujours pleine des dernières nouveautés hip-hop. Danny confiera plus tard qu’il avait l’habitude d’écouter le classique I’m Your Pusher d’Ice-T dans la caisse à fond. Les albums de N.W.A. et de Too $hort étaient également présents dans la caisse, mais son père n’osait pas trop jouer ce genre de trucs en présence de son fils. Pourtant, rien qu’à voir la cover, le petit de Detroit, curieux comme il était, se demandait de quoi il s’agissait et trouvait les jaquettes plus qu’attrayantes. Mais avant d’aborder le rap gangsta, son père préférait voir son fils écouter du A Tribe Called Quest. Cependant, ses potes écoutaient des trucs différents et un jour, l’un d’entre eux fit péter du Spice 1. Vous savez, ce rappeur texan aux accents californiens, signé par Suge Knight, qui a laissé des cicatrices auditives dont on ne peut se remettre à un nombre impressionnant d’ado et playas ricains en 1994 avec le tube Face Of A Desperate Man. A cause de ce son, Danny Brown pensait même qu’il était de Californie. C’est à ce moment qu’il se met à porter des Dickies, des Converse et à tresser ses cheveux.
Mais peu de temps après, c’est le son des légendaires New Yorkais du Wu-Tang et l’album Enter The Wu-Tang : 36th Chamber qui lui filèrent une autre gifle, différente des premières, mais dont on peut encore plus rarement se remettre correctement. Là débute sa phase East Coast, durant laquelle il changea de style et lâcha les Converse de L.A. pour les Timberlands de N.Y.C. et les doudounes grave épaisses tandis que tout le monde était grave à fond sur Tupac à cette époque. D’ailleurs, ce rapprochement avec le rap de New York n’est pas anodin, et vous savez pourquoi ? Car un gangster de la côte ouest n’a jamais eu à dealer dehors sous moins dix degrés, d’où la froideur des sons made in the East Side. Naturellement, venant de Détroit, Danny se retrouvait plus dans la froideur de l’Atlantique que dans la chaleur du Pacifique.
Ses parents continuaient à faire tout leur possible pour garder le rappeur en herbe au chaud dans la baraque familiale et se procurèrent pour cela un ordinateur, et internet très rapidement après la mise en service publique du réseau. Daniel butait Napster et commença à se pencher sur le rap underground et à lire les premiers fanzines consacrés au hip-hop. Au-delà du rap, il écoutait également pas mal de rock, notamment Korn et Rage Against The Machine, afin de développer et entraîner son oreille. E-40 fut également une grande source d’inspiration lorsqu’il s’est mis à vendre des stupéfiants, tout simplement car il décrivait très précisément un quotidien qu’il connaissait bien. Il dira plus tard qu’il entretenait un rapport spécial avec la musique du californien, qu’il l’écoutait comme s’il s’agissait de conseils pour sa vie et son business. Cependant, le plus gros choc musical que prit Daniel Sewell arriva plus tard. Et ce fut le premier solo de Dizzee Rascal, Boy In Da Corner, rappeur londonien signé sur le label XL Recordings, qui le courtisera plus tard. Pour lui, cet album lui permit de se remettre en question d’un point de vue de la construction sonore et lyricale. Alors âgé de dix-neuf piges, Dizzee Rascal venait d’envoyer une leçon à distance à Danny Brown qu’il ne loupa pas de prendre en notes.

Le rap devient sérieux
Le passé de dealeur de drogue du rappeur de Detroit l’influença énormément et l’aida à évoluer. Il se lança dans ce business car tous ses potes vendaient de la came à longueur de journée mais ce n’était pas sa vocation première. Il le faisait surtout par nécessité, bien que ses revenus fussent plutôt instables. Très peu de temps après avoir commencé il voulait stopper ce bordel mais il n’y arrivait pas. Ce qui devait arriver arriva et à 19 ans il se fit arrêter pour possession et reventes illégales de stupéfiants. A la suite du jugement il évita la prison mais une liberté conditionnelle fut prononcée. Malheureusement, peu de temps après il se fit prendre de nouveau pour possession de Marie-Jeanne. La prison l’effrayait et il entama alors une cavale qui durera cinq longues années. En 2005, après de nombreuses années de formation et de travail il commence à avoir quelques contacts dans l’industrie, et obtient un rendez-vous avec un responsable de Rocafella, Travis Cummins. Malheureusement, il sortira de cet entretien bredouille. Quelques mois après, il retourne dans les bureaux de Rocafella pour faire écouter de nouveaux sons à Travis. Cette fois-ci, il accroche et emmène Danny dans un studio du Queens. C’est là-bas qu’il rencontrera Nicki Minaj et Doughboy. Mais très peu de temps après, Commins se fait virer de Rocafella et il ne peut plus fréquenter le studio new-yorkais aussi facilement.
Sa cavale le rattrape en 2007 et il fait un séjour de quelques mois dans l’enfer des prisons américaines. Peu de temps après, il ressort et se dit que c’est le moment ou jamais pour lui de s’y mettre à fond. Doughboy, membre du G-Unit, débarque à Detroit pour un film et demande à Daniel, toujours dealeur à cette époque, de lui fournir de l’herbe bien fraîche pour Tony Yayo et lui-même. Yayo kiffait le travail de Danny Brown et le présenta peu de temps après à 50 Cent. Même si le créateur de Get Rich Or Die Tryin’ kiffait bien la vibe que dégageait le rappeur du Mid-West dans ses morceaux, le look excentrique de Danny ne le faisait pas.
En 2008, après un concert dans l’Illinois, il rencontra Blu avec qui il s’entendit de suite très bien. Il s’envola pour un show à San Diego quelques mois plus tard et Fat Beats, un proche de Blu, le contacta pour qu’il vienne sur Los Angeles pour un show. Il est allé faire un petit set là-bas, et au final resta avec le rappeur californien et sa team trois mois. Blu venait de signer sur Warner à l’époque et commençait à avoir un petit buzz, avec notamment son quasi-classique Below The Heavens, en collab’ avec Exile sorti en juillet 2007. Là-bas, il en profita pour enregistrer un projet appelé It’s A Art. Mis à part la musique, tout ce qu’il faisait sur place c’était se la buter chaque soir. Ces différentes soirées modifièrent beaucoup la vision de Danny quant à l’industrie, en effet, c’était la première fois qu’il tapait des soirées avec des mannequins blancs sniffant de la coke dans des baraques démesurées aux piscines géantes. Pour lui, c’était un appel. C’était le style de vie qu’il voulait, la vie de rockstar. Et oui, ses influences rock datant de l’enfance remontaient à la surface.

The Hybrid, la signature sur Fool’s Gold, XXX et la drogue
The Hybrid est le premier son qu’il rappe avec cette voix haut-perchée qui est désormais sa marque de fabrique. C’est même là tout le concept de son premier album. Il prétend même que cette façon si spéciale de rapper est une part entière de sa personnalité. A Detroit, parler de cette manière est courant, on peut donc le comprendre. En y réfléchissant, cette voix n’est pas sans rappeler celle des accrocs au crack de la ville industrielle. Et là-bas, impossible de passer à côté de ces gens-là. Bref, pour en revenir à la musique c’est en grande partie grâce à cette voix différente, et à sa capacité d’en changer indéfiniment qu’il s’est fait remarquer par de grands labels américains. Jetez une oreille à Die Like A Rockstar, Party All The Time et Scrap Or Die, tout trois des morceaux extraits de son album XXX, et vous vous rendrez compte qu’il est pratiquement impossible de reconnaître sa voix si on ne connaît pas déjà bien l’artiste. Tout le concept de The Hybrid réside dans cette diversité et cette faculté de changement. L’album a été enregistré dans un studio lorsque personne n’y était, entre deux-trois heures et six heures du matin. Le rappeur n’a rien dépensé vu que son manager connaissait le proprio du stud’. Après quelques galères pour le promouvoir, il finit par rencontrer un gars qui gère un label qui l’aidera à le sortir. La suite, vous devez déjà la connaître. Une critique dans l’ensemble bonne, voire parfois très bonne et le clip de Re-Up, dans lequel on peut voir un Danny Brown ancienne version avec les tresses et un style différent d’aujourd’hui et des influences du Wu-Tang clairement repérables, qui fait mouche auprès des fans du hip-hop indépendant.
Suite à ces bonnes critiques de la part des médias et du public, plusieurs labels se sont manifestés auprès de lui, notamment XL Recordings et Fool’s Gold. Après un déjeuner avec Q-Tip et A-Trak, deux figures majeures du label indépendant Fool’s Gold Records, la signature fut organisée par son manageur. Quelques temps après, A-Trak appella Danny et le deal était réglé.
L’écriture de son deuxième album commence à peu près à la même époque que ce contrat et c’est le nom XXX qu’il retient, qui est à la fois une référence au sexe, à la drogue et à son âge lors de la sortie du skeud, c’est-à-dire trente ans. Tous les sons furent écrits entre janvier et mars 2011, et l’enregistrement se fini à la fin du mois d’août. Daniel sentit tout de suite qu’il avait trouvé la musicalité qu’il recherchait depuis ses débuts ainsi que l’affirmation de lui-même qui lui manquait. Les gens ont vraiment commencé à parler en bien de lui à la sortie de son album, et les critiques furent unanimes au sujet de l’album : il s’agit de l’un des projets les plus aboutis de l’année rap 2011. Spin l’inclura en première place de son top annuel des albums raps et Sylvain Bertot le citera même dans son bouquin Rap, Hip-Hop, 30 années en 150 albums. La reconnaissance.
L’une des particularités de la musique du rappeur de Detroit, vous l’aurez remarqué je suppose, c’est qu’il écrit et enregistre sous l’effet de drogues en tout genre. L’Adderall et la Molly sont très présents dans ses sons, et beaucoup d’entre eux sont écrits sous drogues sorties tout droit de laboratoire de chimie. Danny a commencé l’herbe lorsqu’il est devenu majeur, en écoutant les Nas, Wu-Tang, Mobb Deep et compagnie en pensant que la conso’ rendrait son rap meilleur. Son premier texte écrit sous l’effet de drogue dur, c’était The Hybrid, dont on parlait plus haut. Et l’importance de la prise de cette drogue sur l’impact de sa carrière est important, puisque c’est, comme mentionné plus haut, le premier morceau qu’il rappe avec la voix haut-perchée.

Le futur proche
Pour Danny Brown, rapper avec style est l’un des éléments les plus importants. Rapper avec style, c’est être capable de switcher de voix et de flows de son en son, d’album en album comme l’ont fait des Cam’Ron ou Ghostface Killah. Initialement nommé ODB, son prochain album devrait simplement s’intituler Old et est prévu pour la première moitié de 2013. On devrait beaucoup en entendre parler lors de sa sortie sachant qu’il est apparu sur de nombreux morceaux en 2012. Il l’a dit récemment, sur ce troisième album solo, nous devrions trouver beaucoup de jeux de mots et de punchlines ainsi qu’une multitude de nouvelles voix et flows, dans la lignée d’un Ol’ Dirty Bastard, d’où le nom du bordel, tout simplement.

Stay Fresh, Touchy Beats !

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