Espiiem (Interview)

Espiiem (Interview)

Contacté par la responsable de la promotion d’Espiiem après avoir qualifié l’EP Haute-Voltige de « Must-Have français » sur notre site, elle nous informe de la possibilité de le rencontrer pour une interview. Quelques échanges de mails plus tard, voilà le rendez-vous pris. Un soir de fin octobre (le 29 pour être précis) : le Jour-J. Métro Jacques Bonsergent, direction les locaux de l’agence MPC Promo. Arrivée d’Espiiem avec son gars, Nasty. Léger fond sonore, et c’est parti pour 30 minutes d’entretien, histoire de revenir sur ses différents projets et le monde musical en général.

S.W.O.L : Ton EP Haute-Voltige, qui est sorti récemment, marque de nombreuses différences avec L’Été à Paris, notamment au niveau des prods, qui sont plus lourdes et planantes. Comment expliques-tu cette évolution ?

Espiiem : Déjà, Haute-Voltige, ce n’est pas un EP mais un mini-album. L’Été à Paris était un EP. Là, je voulais être sur le grade du dessus. L’Été à Paris, comme son nom l’indique, était très estival, très doux. Sur Haute-Voltige, je voulais montrer une facette différente et pouvoir étaler ma palette afin de prouver que j’étais à l’aise sur différents types de morceaux. On a donc fait appel à différents producteurs. Y’a des canadiens, notamment Kaytranada, des américains, y’a J-Louis et il y a également des français comme Nino Ice et Travis Brickman. Ce qui fait le lien entre ces producteurs, aussi différents soient-ils, c’est qu’ils font tous des morceaux assez lents mais mélodiques. Ça m’a permis de faire des flows plus rapides et donc, comme je l’expliquais, de montrer une facette différente. C’était aussi pour montrer au public l’évolution qu’il y avait.

S : Justement, Kaytranada apporte une atmosphère plus électronique au projet. Comment l’as-tu découvert et que t’a-t-il apporté musicalement ?

E : J’ai découvert Kaytranada grâce à une personne qui bosse avec moi sur le projet qui s’appelle Nasty. Il avait des connexions avec des gens du Canada qui avaient des labels. Kaytranada commençait à faire parler de lui, même si ce n’était pas autant qu’aujourd’hui. Y’a un an et demi il m’a conseillé de faire un morceau avec lui, me disant que nos deux univers pouvaient bien correspondre. Il m’avait fait écouter le morceau en question. Et, en effet, c’était un genre de défi pour moi de faire un morceau là-dessus. Du coup, on l’a enregistré et mis de côté. Entre l’enregistrement et la sortie du projet, Kaytranada a explosé dans l’univers des beatmakers, ce qui était super puisque ça prouvait que Nasty avait le flair. Ça nous a apporté une forme d’éclairage de son public. Ce qu’il a pu m’apporter c’est un son très lourd, des sonorités presque trap mais avec d’autres choses comme les samples de voix. Ce n’est pas uniquement de la trap toute vénère uniquement synthé ou du Zaythoven. Ça reste malgré tout assez mélodieux et c’était pour moi le super équilibre entre un morceau lourd de scène et des sonorités assez différentes.

S : Tu sembles accorder une grande importance au placement de ta voix et des mots dans ta musique, un peu comme Némir en France, ou certains trappeurs qui partent d’une sorte de yaourt pour construire les phases autour. D’où ça vient ? Ecris-tu directement en studio ?

E : Pour avoir déjà parlé avec lui (ndlr : Némir), il vit plus ou moins dans son studio donc ce n’est pas vraiment mon cas. J’ai toujours eu à préparer mes textes plus ou moins à l’avance. Je suis quelqu’un d’assez perfectionniste, je reviens souvent sur mes textes. Du coup j’écris jamais en studio. J’écris toujours de mon côté et pas sur feuille. Je compose toujours les textes de tête. Je les répète énormément pour ne pas les oublier car tu peux trouver une bonne phase et là, par exemple, tu vas dîner et tu l’oublies. C’est le processus que j’ai toujours eu. Quand je suis en studio, je sais exactement ce que je fais et je suis d’ailleurs assez efficace car j’ai déjà la vision théorique du morceau. Comme je paie mes heures de studio, j’ai un ratio d’efficacité. Je me dis « Ok j’ai tant d’heures, donc en tant d’heures il faut que le morceau soit plié dans tous les sens ». Ça m’oblige à être vachement carré avant. J’ai pas le luxe de me dire « Je me pose au studio, je fais des tests et je reviens plus tard ». Quand je vais en studio,  je sais qu’en 3-4 heures ou plus même, le morceau doit être fini dans le temps imparti.

Comme je paie mes heures de studio, j’ai un ratio d’efficacité. Je me dis « Ok j’ai tant d’heures, donc en tant d’heures il faut que le morceau soit plié dans tous les sens ».

S : Donc tu travailles beaucoup avant et quand t’y vas c’est déjà carré ?

E : Ça doit être carré quand j’arrive. Après, tu peux avoir des derniers ajustements, c’est-à-dire qu’entre le moment où tu l’as imaginé et que tu l’enregistres, il peut y avoir un détail qui te dérange ou des mauvaises surprises. Mais ça marche aussi dans l’autre sens, un détail que tu voyais normal et qui, en fait, rend super bien. Mais 90% du travail est fait au préalable. C’est comme un boxeur, ce n’est pas pendant le combat qu’il se dit qu’il va faire ça ou ça. Il travaille son truc, il s’entraîne à fond, il étudie son adversaire et une fois sur le ring, il sait exactement ce qu’il doit faire. C’est la première image qui m’est venu en tête. J’ai un ami qui fait de la boxe, je vois son processus. Il s’appelle Ynnek (avec lequel il a sorti récemment Shottas), il rappe et il fait aussi du free fight. Du coup je lui ai demandé son processus d’entraînement et au fond, c’est lié à la musique. Il s’entraîne vachement.

S : Pour en revenir aux producteurs, on en retrouve neuf sur Haute-Voltige. Depuis Illmatic, y’a beaucoup d’albums avec de nombreux producteurs mais l’équilibre en est souvent chamboulé. Comment as-tu fait pour gérer cela ?

E : Ça, c’était un travail. J’ai fait beaucoup d’écoute de prods. Je marche beaucoup au coup de cœur et au feeling. Tous les beats qu’il peut y avoir sur le projet, ce sont des prods qui m’ont directement plu. Même si elles sont faites par des personnes différentes, comme c’est moi qui les choisit, qui ait le pouvoir décisionnaire, au final, elles ont toutes un lien commun. C’est aussi fait par rapport à mes goûts. Comme je les ai ressenti, y’a des liens qui se tissent. Puis, comme tu le disais au tout début de l’interview, je voulais avoir cette constance de sonorités assez lentes afin de donner un fil conducteur à l’ensemble et pas avoir de morceau up-tempo, puis des morceaux très lents. Je voulais assumer cette ligne de sonorités lourdes, basses-fréquences, dans le bon sens du terme. C’était quelque chose qu’on s’était imposé de base, un genre de direction artistique.

S : Les sonorités sont assez proches dans l’ensemble justement. Est-ce que de base c’était une volonté ou est-ce que c’est venu à toi au fur et à mesure ?

E: Comme je te l’expliquais, je marche uniquement au ressenti mais en même temps on voulait imposer une griffe particulière donc c’est vraiment un peu des deux. Ça reprend un peu la question d’avant, d’abord on part d’un ressenti, y’a deux trois prods qui sortent du lot donc un projet se dessine. Puis, en fonction de ces prods-là, on voit que y’a un univers fort qui se dégage.

S : Est-ce que tu choisis tes beatmakers en fonction de ce qu’ils vont te donner, ou le prends-tu plus comme une sorte d’aventure ?

E : Je ne me suis pas orienté vers un type de producteur précis pour avoir un son. Au début, j’y suis allé d’une oreille très naïve en me disant quels sont les prods qui vont me plaire. On a tous une mentalité un peu de digger, à chercher des producteurs pas trop connus, avec un son différent sans vraiment savoir quel son ce serait. On ne s’est pas dit qu’on allait faire un projet doux ou autre. On attendait, et puis j’aime bien être surpris, donc je ne vais pas me diriger vers un type de producteur particulier en sachant ce qu’il va me donner. On ne voulait pas de donner une impression de déjà fait.

S : C’est pour ne pas s’enfermer dans un univers en fait.

E : Complètement. C’est pour ça qu’au final, quand les gens m’envoient des instrus, je choisis souvent des prods sur lesquelles ils ne s’attendaient pas à ce que je pose. Ils me disent « Je pensais pas que t’allais prendre celle-ci ». Mais justement c’est celle qui, pour moi, sortait du lot et qui pouvait donc faire un morceau original.

Suite de l’interview à la page 2.

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