D'Ace à Tyler, The Creator !

D’Ace à Tyler, The Creator !

Si vous cherchez l’archétype du mec qui se fout de tout et notamment ce que les autres pensent, qui passe ses journées en compagnie de ses potes avec lesquels il filme les quatre cents coups qu’il fait au skatepark, ne cherchez pas plus loin. Tyler Gregory Okonma, plus connu sous son pseudonyme Tyler, The Creator, répond parfaitement à la description. Vous avez sûrement déjà entendu pas mal jacter sur le bonhomme ici et là, mais probablement jamais de la façon dont nous allons le décrire. Oui, nous parlons bien de ce grand personnage, maigre, aux grandes oreilles, qui arbore ses casquettes Supreme et se pavane dans une paire de pompes bateau, une chemise ringarde et de longues chaussettes.

La jeunesse de Tyler.

Le 6 mars 1991, le monde voit naître à Ladera Heights une future étoile du rap américain. Progéniture d’un père nigérian et d’une mère afro-américaine, Tyler n’a pas vécu une enfance des plus roses. Le gosse de L.A. n’a en effet jamais connu son paternel, qui l’abandonna très tôt. Cette tragédie eut un gros impact sur l’enfant et influença énormément son écriture, souvent très froide, et son caractère. Multipliant les références sur le père qu’il n’a jamais eu dans ses lyrics, on comprend rapidement que Ty a une haine importante envers ce dernier. Le morceau autobiographique Bastard en est l’exemple le plus parlant. Afin de combler ce manque, il se tourne naturellement très jeune vers la musique. A sept ans, Tyler a déjà l’âme d’un artiste puisque c’est à ce moment qu’il se met à dessiner des jaquettes et inventer des tracklists d’albums fictifs. Il imagine beaucoup de choses différentes, ce qui lui permettra d’apprendre à jouer du piano seul, sans prof. Ses doigts et sa capacité naturelle à créer des mélodies lui suffisent amplement. L’instrument est par ailleurs régulièrement présents dans les beats qu’il compose ou choisit.

Très turbulent, il a fréquenté pas moins de douze établissements différents durant son cursus scolaire. A l’école ce n’était pas le genre de gars à avoir beaucoup de potes. Non pas à cause de sa timidité,bien au contraire, mais plutôt car les autres enfants de son âge n’avaient pas le même humour et ne partageaient pas les mêmes délires. Tyler, The Creator porte un grand amour pour sa mère, la femme qui l’a élevé toute seule et qui a laissé son enfant jouir d’une grande liberté. D’ailleurs, il ne manque pas de le rappeler dans ses chansons. Sa mama n’est pas spécialement fan de sa musique mais le soutien en toutes circonstances. Observer son petit enfant réaliser ses rêves dans ce monde difficile ne peut que la pousser à laisser de côté les points négatifs et à l’encourager. Lorsque sa mère déménagea, Tyler partit vivre chez sa grand-mère, avec qui il vécut trois ans. Il raconte aujourd’hui qu’il était obligé de dormir par terre tout ce temps mais, au moins, il avait le plus important : c’est-à-dire un toit.

Les influences.

Tyler s’est souvent inspiré du compositeur et interprète californien de soul, funk et jazz Roy Ayers ou de RZA (producteur et rappeur, membre et co-fondateur du Wu-Tang). La froideur du groupe Cannibal Ox originaire de la Big Apple se retrouve également dans les textes de Tyler. A propos justement de ses lyrics, il écrit ce qu’il ressent sur le moment, ce qui lui passe par la tête. A vrai dire, cette méthode reste très aléatoire. Il est de plus un fan absolu du rappeur et producteur Pharrell Williams, qu’il considère comme son père spirituel. Skateboard P l’a même convié sur Inside Of Clouds de N*E*R*D (groupe que Pharrell forme avec Chad Hugo et Shae Haley). Tyler apprécie beaucoup Washed Out, Beach House mais aussi Broadcast, d’où les sonorités électro et pop présentes à l’occasion dans ses instrus. Sa musique est un mélange d’accords doux et de beats plus hardcores pour un cocktail explosif.

Les débuts avec Odd Future.

Il faut remonter en 2007 pour trouver les premières traces de la carrière de Tyler, The Creator. A cette époque, il s’appelait Ace, The Creator. Ace, donc, n’a pas commencé sa carrière en solo. Il est rentré dans le game avec ses acolytes en formant Odd Future Wolf Gang Kill Them All, un collectif dont il est clairement le leader. En se référant aux dires d’Ace dans Bastard, il créa Odd Future parce qu’il pensait que ses potes et lui-même étaient plus talentueux que tous ces rappeurs de 40 ans qui parlent sans cesses de Gucci. S’il y a bien une chose qu’on ne peut pas lui retirer, c’est ce talent dont il parle. On a l’impression qu’il ne force pas les choses quand il les fait, et ça, c’est marquant. Il en est de même pour les autres membres d’Odd Future. Certaines entités d’OF ne font plus partie du groupe tandis que d’autres ont intégré le collectif en cours de route. Les autres sont là depuis le début.

Lors de la sortie de leur première mixtape intitulée The Odd Future Tape (dispo ici) en novembre 2008, le crew était formé de Tyler, The Creator, Hodgy Beats, Left Brain, Jasper Dolphin, The Super 3 (Matt Martians et Hall Williams) et Casey Veggies. Ce qu’il faut retenir n’est pas la qualité de la cassette, qui n’est pas un succès éclatant, mais plutôt le fait qu’une bande de jeunes âgées de 15 à 19 ans, sortie de nulle part, puisse nous balancer 19 tracks de cette façon. Ah, la révolution internet. Ace, Left Brain et The Super 3 se relaient à la production. On vous laisse écouter Pimp Slap, son sur lequel Tyler et Hodgy Beats nous montrent ce que des gamins de 17 et 18 ans comme eux peuvent faire.

Deux ans plus tard, en mai 2010, OFWGKTA sortent leur deuxième mixtape, Radical (suivez ce lien si vous voulez la checker d’ailleurs). L’équipe a grandi, aussi bien en âge qu’au niveau de l’effectif. Earl Sweatshirt, Domo Genesis, Mike G et Taco Bennett sont les nouveaux entrants qui participent à l’enregistrement de Radical. Matt Martians, Frank Ocean et Syd Tha Kyd viennent eux aussi renforcer l’effectif mais on ne les retrouve pas sur le deuxième opus. On remarque également l’absence de Casey Veggies, qui, entre-temps, a décidé de se séparer du groupe jugeant qu’il voulait faire son chemin en solo et ne voyait pas sa carrière de cette façon. Ce deuxième disque digital, qui fait preuve de progrès, a reçu un bon accueil critique. Ça y est, la machine est lancée. L’avenir parlera pour eux.

En 2011, Tyler et sa bande décident de sortir une compilation 12 Odd Future Songs dans laquelle on retrouve des morceaux non diffusés lors des périodes d’enregistrement. Il faudra attendre le 20 mars 2012 pour la sortie du premier projet long format, soit cinq ans après la création du collectif : The OF Tape Vol. 2. L’album, plus abouti que les deux précédentes mixtapes, collecte des critiques positives et squatte les premières places de nombreux classement dont celui du Billboard Top Rap Albums et du Top Indepedent Albums. Cette fois-ci, l’équipe est au grand complet.

Aujourd’hui, Odd Future est sans aucun doute le collectif de hip-hop alternatif le plus hype. Le plus fort dans tout ça n’est pas le fait qu’ils aient réussis à rameuter de nombreux fans, c’est surtout la diversité de ceux-ci. Un amateur de rap, d’électro ou même de rock pourrait aimer Odd Future. Cette famille, c’est aussi un mélange de genre : Tyler et son côté hardcore, The Super 3 groupe plutôt funky, MellowHype (Hodgy Beats et Left Brain) et leur crunk psychédélique ou encore Frank Ocean qui amène une touche soul et R&B. OFWGKTA c’est aussi un « business », une entreprise, qui produit de nombreux vêtements à l’effigie du groupe disponibles dans leur propre store. Tyler s’occupe même de réaliser des motifs pour les sapes. Le groupe est parti en tournée mondiale en 2012 et s’est arrêté dans la capitale en août pour un show de folie à en croire les différentes vidéos qui circulent sur le net. Leur venue s’est soldée par une traditionnelle séance d’autographes dans le magasin Odd Future de la ville l’après-midi. Regardez cette vidéo live à Londres pour vous faire une petite idée du bordel que créé OF lors d’un show. Soyez attentifs à la foule, qui en redemande encore et encore, et au comportement du groupe, qui exécute des crowd-surfing comme s’ils étaient de véritables rock stars.

La carrière solo : Bastard et Goblin.

Vous devez déjà le savoir mais Tyler s’est lancé en solo parallèlement à ses projets de groupe. En effet, le sale gosse de Californie a enregistré très jeune son premier album studio Bastard (téléchargeable ici). Ce dernier voit le jour en décembre 2009. Ce volet initial non commercial balancé gratuitement sur son site officiel a été réalisé avec les moyens du bord puisque l’argent lui faisait défaut à ce moment-là. La piaule de Syd Tha Kyd fut utilisée en guise de studio d’enregistrement. Produit entièrement par Ace lui-même, l’album commence par une critique assez virulente des sites de musique comme 2DopeBoyz et Nah Right « pas foutu de publier un négro de 18 ans qui fait ses propres putains de beats, vidéos et toutes ces merdes ». S’ensuit un entretien avec Dr. TC, son thérapeute, qui souhaite en savoir un peu plus sur Tyler et ce qui pousse ce gamin à ne pas agir correctement. Le toubib explique que trois séances auront lieues, chacune d’entre elle correspondant à un album du rappeur. C’est alors que Tyler commence à rapper Bastard sur un beat sombre, à l’image de son enfance. Il lui explique qu’il a perdu son père et la rancœur qu’il a envers lui. TC aimerait savoir ce que Ty dirait à son père s’il le rencontrait mais il se montre plutôt fermé et l’envoi balader. Odd Toddlers et Slow It Down sont deux titres déjà présents sur The Odd Future Tape mais Tyler décida de les inclure sur son premier projet individuel. Ace est bien suppléer par ses homies, notamment Hodgy Beats qui pose sur French! Ou Earl Sweatshirt sur AssMilk. Le disque se veut très personnel et se termine par Inglorious, un autre morceau dédié à son père. L’album est une petite perle. Comme quoi, pas besoin de gros budget pour réussir de nos jours, le talent et le travail suffisent.

Le deuxième album solo de Tyler, Goblin, est sorti sur le label indépendant anglais XL Recordings en mai 2011. Il suit le premier et on retrouve une nouvelle fois le Dr. TC pour la deuxième séance de thérapie. Une fois de plus, l’album est entièrement produit par Tyler, à l’exception de Transylvania, confié aux mains de Left Brain. C’est le clip de Yonkers tourné en noir et blanc qui va créer le buzz autour de l’album du kickeur de la West Coast. C’est dans cette vidéo dérangeante que l’on voit Ace ingurgiter un cafard avant de le vomir et, finalement, se suicider. C’est aussi dans cette chanson qu’il diss B.o.B, Bruno Mars et Hailey Williams. Comme à son habitude, Tyler a invité ses potes sur le skeud, Hodgy Beats, Frank Ocean, Domo Genesis, Mike G, Jasper Dolphin et Taco Bennett. Sur cet album, The Creator navigue entre deux mondes bien distincts. Le premier est sombre et les beats sont maléfiques. Yonkers, Radicals, Transylvania ou Tron Cat (dont les paroles sont particulièrement trash) en sont des exemples parfaits. Le second est caractérisé par des productions plus douces et mélodieuses, comme les morceaux She, Nightmare, Her ou encore Analog. Avec ce deuxième opus plus maîtrisé et cohérent que le premier, Tyler prouve aux yeux du monde entier qu’il n’est pas juste un phénomène et qu’il peut s’inscrire dans une continuité et, surtout, dans le développement de plusieurs styles.

Les controverses et les futurs projets :

Malgré la brillante carrière du rappeur sur le plan musical, il a été la cible de nombreux médias et d’associations. Il est accusé d’homophobie pour l’utilisation régulière du mot faggot dans ses chansons qui signifie « pédé » ou encore de misogynie. The Bastard s’est également vu forcé de payer une caution de 20.000 $ pour vandalisme lors de son show au Roxy de West Hollywood, après avoir saccagé le matériel son. C’est en 2010 que Tyler parle pour la première fois d’un album nommé Wolf. Ce dernier était censé sortir en 2012 mais aura finalement été repoussé à 2013. C’est dans ce projet que devrait avoir lieu la troisième et dernière séance de thérapie du Dr. TC. Comme pour Goblin, l’album sera presque totalement produit par Tyler. Un seul morceau sera réalisé par son collègue Left Brain. Il annonce également qu’il se focalisera moins sur le côté lyrical mais privilégiera les beats. Du haut de ses 21 ans, Tyler, The Creator reste encore un gosse dans son monde imaginaire qui refuse profondément de grandir et se caractérise personnellement comme étant un « mec cool incompris par les autres ». Qu’on adhère ou pas, la personnalité, le talent et le travail fourni par le californien sont tout autant de raisons de suivre la suite de la carrière du rappeur de près.

Jade

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